CLIMAT ET PROTECTION ENVIRONNEMENT : « Des investissements éparpillés sans économie de l’espace comme si le Burkina Faso s’étendait à l’infini » (Péléga Athanase KINDA)

Péléga Athanase KINDA, est un Expert en gouvernance climatique titulaire d’un Diplôme d’Études Approfondies (DEA) en Sciences Juridiques de l’Université OUAGA II et d’un Master en Droit-Economie-Gestion avec mention Droit international et comparé de l’environnement de l’Université de Limoges. Il s’investit depuis plus de quinze ans, dans le renforcement des capacités des acteurs sur les changements climatiques, les stratégies d’intégration des changements climatiques et des thématiques environnementales dans les politiques, programmes plans et projets de développement, la mobilisation des ressources en lien avec l’adaptation et la résilience aux changements climatiques. Il travaille avec plusieurs organismes internationaux de développement en tant que spécialiste en thématiques ci-dessus citées. C’est un monsieur très modeste mais sans langue de bois quand il s’agit des questions d’intérêt national. Dans cet entretien avec www.refletafrique.net, nous avons fait le tour d’horizon des questions climatiques et environnementales, revenus sur le procès du putsch manqué en cours et la grogne sociale exacerbée en cette année 2019.

Nous vous proposons de lire la première partie de l’interview 1/2

Refletafrique.net (Ra) : Vous êtes un spécialiste en gouvernance climatique. C’est quoi le changement climatique ?

Péléga Athanase KINDA (PAK) : Le changement climatique peut se résumer aux perturbations atmosphériques pendant des périodes plus ou moins longues dues aux émissions anthropiques des gaz à effet de serre, perturbations qui causent des dommages sur les systèmes naturels, économiques et humains. Les populations le perçoivent selon les régions du monde à travers ses caractéristiques ou ses manifestations que sont l’augmentation de l’ampleur et de l’intensité des vents violents, des poches de sécheresse, des inondations, des vagues de chaleur, des tempêtes, des ouragans, des cyclones.

Ra : Quelle est la situation du climat au Burkina Faso ?

PAK : Le climat au Burkina Faso à l’instar des autres pays les moins avancés est marqué par une augmentation des températures, une forte variabilité de la pluviométrie, une migration très significative des isohyètes et des isothermes du Nord vers le Sud, une augmentation des extrêmes climatiques ou météorologiques que sont les poches de sécheresse, les inondations, les vents violents, la forte chaleur. Ces phénomènes météorologiques extrêmes ont des impacts sur les moyens d’existence ou de subsistance des populations. Il s’agit entre autres, des secteurs de l’agriculture, des productions animales, de l’énergie, de l’environnement et des ressources naturelles, de la santé, de l’habitat et des infrastructures. On peut donc comprendre que le processus de développement du Burkina Faso, malgré les différentes prévisions, ne pourra pas se faire sans une prise en compte du climat et de ses répercussions dans la gouvernance. La non-prise en compte rendrait ce processus très fragile à cause des aléas climatiques.

Ra : Le Burkina Faso a connu de très fortes températures cette année. Qu’est-ce qui explique cela ?

PAK : L’augmentation de la température est généralement la résultante d’interactions entre plusieurs facteurs climatiques, la température elle-même étant un paramètre climatique. Toutefois, cette augmentation peut s’expliquer d’une part par une variation naturelle du climat et d’autre part par les émissions dans l’atmosphère de quantités de plus en plus importantes de gaz à effet de serre liées aux activités humaines. Du reste, l’augmentation de la température moyenne est globalement ressentie dans les différentes régions du monde à des périodes données de l’année.

Ra : Face à ces températures élevées, quel comportement le citoyen doit adopter pour sa survie et vis-à-vis de l’environnement ?

PAK : D’une manière générale, dans la démarche rigoureuse pour répondre aux impacts des paramètres climatiques ou des aléas climatiques, il revient aux spécialistes de chaque domaine de donner des indications sur la conduite à tenir. Ceci pour vous dire que les implications des températures élevées pour le citoyen pourraient être abordées avec beaucoup de succès s’il est question de la santé du citoyen par les agents de santé. En fonction des pathologies très sensibles à la température et des couches socio-professionnelles concernées, des conseils bien avisés pourraient être donnés.
Sur l’environnement également, la conduite à tenir du citoyen dépendra des composantes de l’environnement en cause, les impacts actuels et futurs des températures sur ces composantes. N’oublions pas que l’environnement dans le contexte du Burkina Faso recouvre les ressources naturelles et le cadre de vie. Et les ressources naturelles à elles seules sont composées des ressources en terre, des ressources en eau, des ressources fauniques et floristiques, des ressources forestières, des ressources pastorales, des ressources minières…

Ra : À quoi doit-on s’attendre sur le plan climatique dans les années à venir au Burkina et dans la sous- région ?

PAK : Le sort des années à venir reste étroitement lié aux efforts aux niveaux individuel, communautaire, national et international en rapport avec la réduction des émissions des gaz à effet de serre dans l’atmosphère mais également à la promotion des bonnes pratiques d’adaptation et de résilience. C’est ce qui fait qu’en général, on utilise des scénarios pour traiter de l’avenir du climat lié aux incertitudes qu’on ne maitrise pas sur les options prédominantes de vie de l’humanité d’une manière générale. Au Burkina Faso, le pays s’attend à une augmentation continue des extrêmes climatiques avec des impacts négatifs à l’horizon 2025-2050 sur l’environnement et les ressources naturelles, l’agriculture, l’élevage, la santé… Du reste, le coût d’adaptation pour ces secteurs qui contiennent les piliers de la croissance au niveau national, a été estimé à l’adoption en 2015 du Plan National d’Adaptation aux changements climatiques pour les 15 prochaines années à plus de 3000 milliards FCFA. Les pays de la sous-région présentent presque les mêmes réalités que le Burkina Faso, raison pour laquelle l’UEMOA et la CEDEAO s’intéressent de plus en plus aux implications des changements climatiques pour le processus de développement de leurs espaces communautaires.

Ra : Ces changements climatiques influent sur les activités culturales avec des variations de saisons que l’on ne maîtrise plus. Que conseillez-vous aux paysans (y a-t-il des cultures à privilégier) ?

PAK : Les conseils à l’endroit des paysans sont fonction des zones agro-climatiques, des prévisions attendues selon les zones sur les débuts et fins de saisons, les quantités de pluies attendues, la pédologie des sols… C’est pour toutes ces raisons que les conseils doivent être donnés en prenant en compte un ensemble de facteurs. Du reste, les agro-météorologues une fois les prévisions faites donnent à titre indicatif des conduites à tenir que les spécialistes de l’agriculture sont censés adaptés en fonction des réalités de chaque localité en vue d’offrir plus de chances aux producteurs d’améliorer leurs productions. De l’utilisation de l’information climatique, aux paquets technologiques de conservation des eaux et des sols, de défens et restauration des sols, aux cultures de contresaison, les techniciens doivent identifier les bonnes pratiques qui réduisent les risques pour les producteurs et les vulgariser à leur endroit.

Ra : Le déclassement de la forêt de Kua pour la construction d’un nouvel hôpital de standing international par les chinois fait polémique. Au-delà de toutes considérations politiques, quelle est votre opinion sur cette question qui commence déjà à diviser les Burkinabè ?

PAK : Je qualifie ce qui se passe à priori de « débat citoyen ». Pour une des rares fois ces dernières décennies, la presse et les couches socio-professionnelles se sont cristallisées sur une thématique environnementale. Et ce qu’il y a d’intéressant dans ce débat, c’est que des Burkinabè des quatre coins du pays se sont prononcés en faveur ou non de l’érection de cet hôpital au sein de la forêt. Je me réjouis d’une telle prise de conscience qu’un Burkinabè situé à Gandafabou Kelwelé, à Fadar Fadar Sud, à Tin-Akoff, à Kampti ou à Barani ait pu s’intéresser en donnant son point de vue sur la construction de l’hôpital dans la forêt de Kua.
Le Burkina Faso, pour ma part, dispose de textes juridiques assez étoffés sur la gestion de nos forêts et toutes les procédures sont généralement participatives. Je n’ai pas compris l’option du Gouvernement d’entretenir une telle polémique en son sein et au sein de la population. D’ailleurs, cette option du Gouvernement a mis le Ministre en charge de l’environnement dans une situation inconfortable avec ses propres collaborateurs alors qu’il devrait être au cœur de ce processus de déclassement au sein de l’exécutif. Comment le conseil municipal de Bobo-Dioulasso a pu être saisi par le Gouvernement pour donner son avis sans que le Ministre en charge du dossier en son sein ne soit avisé. En témoigne le communiqué du Ministère de l’environnement, de l’économie verte et du changement climatique suite à l’avis favorable du conseil municipal.
Bref, construire l’hôpital au sein de la forêt devrait être le dernier recours. Ce qui suppose, que c’est lorsqu’on aurait épuisé toutes les alternatives qu’entamer une telle procédure devrait être rendue nécessaire pour que l’hôpital soit construit dans la commune de Bobo. Dans ce cas de figure également, la démarche doit être participative et devrait rencontrer l’assentiment de tous les acteurs impliqués dans la gestion de ladite forêt. Aucun acteur ne devrait être mis devant le fait accompli.
Le Burkina Faso a cette tradition de dialogue et c’est pour ça, que j’ose croire à une option du Gouvernement d’entretenir un tel débat. S’il y a des alternatives sur d’autres sites, je ne vois pas la pertinence qu’on choisisse délibérément de déclasser une forêt. Même si l’État burkinabè reste souverain avec ses propres procédures de déclasser une forêt, les conventions internationales sur la protection et la préservation de l’environnement ratifiées par le Burkina Faso militent en défaveur d’une atteinte aux ressources forestières. C’est pour cela, j’estime que le recours aux procédures de déclassement de la forêt doit être la dernière alternative. Le Burkina Faso sollicite régulièrement l’appui de ses partenaires techniques et financiers pour améliorer son taux de couverture forestière et en reçoit des milliards de FCFA à cet effet. Quel est le message symbolique que nous envoyons à ces partenaires en annexant 16 hectares d’une zone forestière protégée alors que des alternatives existent ?

Ra : L’actualité nationale est également émaillée de grognes populaires sur les sociétés immobilières qui s’accaparent les terres des populations vivant dans les zones non-loties des grandes villes comme Ouagadougou et Bobo Dioulasso. Est-ce-que les activités de ces sociétés immobilières ont des impacts sur l’environnement et donc sur le climat ?

PAK : Franchement, je me demande si ce qui se passe au Burkina Faso est une insuffisance de la législation régissant les sociétés immobilières ou un laxisme dans l’application des textes juridiques y relatifs. Comment peut-on permettre à des promoteurs immobiliers d’éparpiller des investissements de cette façon sans économie de l’espace, comme si le Burkina Faso s’étendait à l’infini. Je constate avec stupéfaction que nos promoteurs ont juste remplacé les propriétaires terriens pour vendre l’espace à des coûts exorbitants aux citoyens. Le minimum est que les promoteurs immobiliers dans des villes comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso devraient, en général, construire à niveau avec des aménagements conséquents : espace vert, voies bitumées, canaux d’évacuation des eaux usées… Si de telles exigences avaient existé, on aurait peu, parmi eux, qui pourraient excéder jusque-là des investissements sur 50 hectares. Malheureusement, on constate des ruées sur les villages environnants des grandes villes pour exproprier les propriétaires terriens qui s’en félicitent d’avoir momentanément quitter la pauvreté et la misère. Ces propriétaires sont d’ailleurs de plus en plus hostiles aux lotissements initiés par les communes car moins rentables pour eux.

KS/Refletafrique

Lire la deuxième partie de l’interview

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