JUSTICE BURKINABÈ : « Il faut éviter le complexe avec l’Occident et nous assumer pleinement » (Péléga Athanase KINDA)

La dernière partie de notre entretien avec Péléga Athanase KINDA, Expert en gouvernance climatique et titulaire d’un Diplôme d’Études Approfondies (DEA) en Sciences Juridiques de l’Université OUAGA II et d’un Master en Droit-Economie-Gestion avec mention Droit international et comparé de l’environnement de l’Université de Limoges en France, aborde les questions liées au foisonnement des sociétés immobilières au Burkina, au procès du putsch manqué, aux attaques terroristes et à la fronde sociale. 2/2

Refletafrique.net (Ra) : L’actualité nationale est également émaillée de grognes populaires sur les sociétés immobilières qui s’accaparent les terres des populations vivant dans les zones non-loties des grandes villes comme Ouagadougou et Bobo Dioulasso. Est-ce-que les activités de ces sociétés immobilières ont des impacts sur l’environnement et donc sur le climat ?

Péléga Athanase KINDA (PAK) : Franchement, je me demande si ce qui se passe au Burkina Faso est une insuffisance de la législation régissant les sociétés immobilières ou un laxisme dans l’application des textes juridiques y relatifs. Comment peut-on permettre à des promoteurs immobiliers d’éparpiller des investissements de cette façon sans économie de l’espace, comme si le Burkina Faso s’étendait à l’infini. Je constate avec stupéfaction que nos promoteurs ont juste remplacé les propriétaires terriens pour vendre l’espace à des coûts exorbitants aux citoyens. Le minimum est que les promoteurs immobiliers dans des villes comme Ouagadougou et Bobo-Dioulasso devraient construire à niveau avec des aménagements conséquents : espace vert, voies bitumées, canaux d’évacuation des eaux usées… Si de telles exigences avaient existé, on aurait peu, parmi eux, qui pourraient excéder jusque-là des investissements sur 50 hectares. Malheureusement, on constate des ruées sur les villages environnants des grandes villes pour exproprier les propriétaires terriens qui s’en félicitent d’avoir momentanément quitter la pauvreté et la misère. Ces propriétaires sont d’ailleurs de plus en plus hostiles aux lotissements initiés par les communes car moins rentables pour eux.

Ra : Parlons sécurité. La situation sécuritaire du Burkina Faso n’est point reluisante. Beaucoup d’attaques terroristes contre nos Forces de défense et de sécurité, contre les symboles de l’État, contre les églises et contre certains chefs coutumiers. Comment viviez-vous cette situation ?

PAK : Je voudrais m’incliner devant toutes les victimes que cette guerre contre le terrorisme a occasionnées. Je pense à nos FDS qui côtoient la mort au quotidien sur les théâtres de guerre pour protéger la vie. Je pense également à ces populations terrorisées et à qui l’État a lourdement failli dans sa mission de protection de ses citoyens. Je m’incline devant ces populations entières qui ont été soumises au diktat des terroristes lorsque l’État, de par ses représentants, était inexistant et qui se sont retrouvés momentanément, malgré eux, complices des terroristes pour des raisons de survie. Je rends hommage à ces patriotes héros qui ont été assassinés pour avoir refusé de coopérer avec les terroristes et qui ont été abattus en retour dans l’anonymat total.
Pour revenir à votre question, j’ai la conviction que les fissures sociales ont davantage favorisé le terrorisme dans le contexte du Burkina Faso. Je reste dans la conviction également que si tous les fils et filles du Burkina Faso étaient unis pour un idéal commun, nos ennemis réfléchiraient par deux fois avant d’oser attaquer le Burkina Faso. Et il est de la responsabilité du Président du Faso de travailler avec les personnes ressources nécessaires à l’unité nationale et cela me semble extrêmement urgent. Plus de 300 000 enfants qui ont vu leurs cursus scolaires s’arrêter, des centaines de morts, l’absence de l’État en certains endroits du territoire, des attaques contre des édifices et responsables religieux, il faut absolument que cette spirale prenne fin.

Ra : Croyez-vous à la capacité du Burkina Faso à mettre hors de nos frontières cette pieuvre terroriste ?

PAK : Nos forces armées militaires et paramilitaires sont très performantes, bien aguerries, ont bien cerné les modes opératoires des terroristes quand bien mêmes très évolutifs, et prennent progressivement le dessus sur les ennemis même si c’est parfois dans la douleur. C’est pour cela que je ne cesse de les rendre hommage, car elles ont une mission noble de servir sous le drapeau mais très délicate et périlleuse. L’option militaire est une réponse à laquelle, il faudrait que le Président du Faso active parallèlement tous les indicateurs qui conduiront à l’unité nationale des fils et filles du Burkina Faso à l’intérieur comme à l’extérieur. Si ailleurs les anciens et les nouveaux dirigeants des pays se rencontrent pour partager leurs expériences dans des moments critiques ou en temps de paix pour voir la gouvernance s’améliorer, au Burkina tout semble l’inverse. Chaque régime, à peine mis en place, dépose son lot d’accusation contre son prédécesseur. Ce fut le cas entre les régimes dirigées par le Président Lamizana et le Président Saye Zerbo, entre le Président Saye Zerbo et le Président Jean-Baptiste Ouédraogo, entre le Président Jean-Baptiste Ouédraogo et le Président Thomas Sankara, entre le Président Thomas Sankara et le Président Blaise Compaoré, entre le Président Blaise Compaoré et les Présidents Yacouba Isaac Zida et Michel Kafando tous deux présidents de la transition, entre ces deux Présidents de la Transition et le Président Rock Marc Christian Kaboré.

La vérité est qu’il est fort possible pour un régime d’avoir fait des choix politiques dont lui seul connait les secrets en un moment donné. Certaines options politiques sont plus dictées par les circonstances et quand vous les sortez de ces circonstances, elles peuvent paraitre angéliques ou diaboliques. Sans collaboration franche entre les régimes, d’aucuns peuvent disposer de solutions qui sont soit rejetées ou tout simplement non partagées à cause d’un climat de méfiance généralisée.

Ra : Le procès du putsch manqué a débuté il y a une année quelques mois. C’est la phase des plaidoiries s’il n’y avait pas la grève du syndicat autonome des magistrats. Croyez-vous à l’aboutissement de ce procès ?

PAK : Tout est mis en œuvre pour que le procès aboutisse et je ne dirai pas le contraire. Mais je peine aujourd’hui à comprendre que 59 ans après les indépendances, ça soit toujours le système judiciaire copié de la France et inadapté pour nos contrées que nous utilisons pour parvenir à la vérité judiciaire. S’il faut créer des mystères autour des évidences et faire dépenser le contribuable burkinabè déjà angoissé à des coûts de milliards pour un seul procès, on devrait avoir le courage de mettre les juristes et toutes autres personnes ressources à contribution pour trouver des modèles judiciaires propres à nous et le Burkina Faso peut bien le faire. Il faut éviter le complexe avec l’Occident et nous assumer pleinement.

Ra : L’aboutissement de ce procès pourra-t-il faciliter le processus de réconciliation nationale entamé ?

PAK : Le lien entre ce procès et la réconciliation nationale est insignifiant. Il peut même exacerber contre toute attente les problèmes dont la résolution nous conduirait à la réconciliation. Lorsqu’à la fin du procès, les victimes doivent se contenter du verdict du tribunal alors qu’on a peiné à disposer des versions des faits pour savoir qui a fait quoi pour que nous ayons eu autant de morts et de blessés, on serait davantage loin de la réconciliation. Et il est attendu plus d’une centaine de procès similaires conformément aux nombreux crimes de sang et même économiques.
Le modèle français emprunté dans notre nomenclature juridique peut même nous éloigner de la réconciliation. Rares sont ceux parmi les accusés qui ont reconnu les faits et qui ont accepté de raconter les évènements tels qu’ils les ont vécus. Chacun dit, non pas la vérité des faits mais ce qui peut le sauver et on laisse le soin au tribunal de trancher qui lui, n’a pas non plus un miracle à faire. Pourtant, la population veut d’un jugement où chaque acteur devant le tribunal dira sa part de vérité (vérité des faits) sur ce qui s’est passé. C’est la vérité des faits qui peut favoriser la réconciliation et non la vérité judiciaire qui elle, est en lien étroit avec les faits racontés par les accusés et les éventuels témoins.

Ra : L’ancien ministre de la diplomatie burkinabè, Djibril Yipinè Bassolé est cité comme l’une des têtes pensantes du putsch manqué de septembre 2015. Mais son état de santé s’est beaucoup dégradé ce temps-ci et l’on parle de son transfert à l’international pour des soins appropriés qui traine. D’aucuns parlent d’une volonté expresse du gouvernement à trainer pour que la santé du Général se dégrade davantage. Que dites-vous.

PAK : « Dura lex sed lex » disent les juristes pour dire que la loi est dure mais c’est la loi. J’ai appris par la presse que sa santé serait dégradée. En tant que présumé innocent et non encore condamné, et même s’il était condamné l’État burkinabè a l’obligation de soigner tout prisonnier et doit bien le faire. Indépendamment des implications politiques de ce dossier, il a droit à se faire soigner surtout quand c’est encore à ses frais comme j’ai pu le lire. Il y va de l’intérêt du procès qu’il soit vivant et bien portant pour que les citoyens puissent savoir l’issue du procès le concernant.
Aussi, je constate que les partisans du juridisme exacerbé sont dans les polémiques qu’on pourrait faire économie. Je reconnais qu’en tant qu’un des barons de l’ancien régime, il aurait pu militer à ce que le pays dispose des centres hospitaliers de référence, ce qui aurait pu le servir et servir aussi d’autres citoyens qui meurent par manque de soins au Burkina pourtant disponibles ailleurs. Ce message vaut pour tous les gouvernants, car en général, chacun se préoccupe de se mettre à l’abri du besoin pour l’avenir sans penser à la communauté à travers l’érection de telles infrastructures sanitaires de haute portée.

Ra : Terminons par la fronde sociale à tous les niveaux malgré l’appel à la trêve du premier ministre Christophe Dabiré le 16 mai dernier à l’assemblée nationale. Qu’est-ce qui explique selon vous, ces grèves dans tous les secteurs d’activités au Burkina Faso.

PAK : Les raisons principales de ces grèves sont étroitement liées au système de gestion du Gouvernement de ses partenaires sociaux. Si vous reproduisez l’attitude du Gouvernement dans n’importe quel pays au monde, la probabilité d’obtenir la même ébullition au niveau social est très élevée. Au Burkina Faso, c’est lorsque vous arrêtez le travail et vous montrez au Gouvernement votre capacité de nuisance dans l’appareil d’État que vous pouvez obtenir une augmentation de votre revenu à hauteur de 20%, 40%, 60% et même plus. Autrement dit, le Gouvernement lui-même a convaincu les travailleurs que la seule option d’obtenir rapidement une augmentation sensible de leurs revenus, c’est d’aller en grève et de mettre en exergue leur capacité de nuisance.
Conséquences, les disparités sont de plus en plus profondes et les frustrations se sont multipliées malgré certains efforts visibles réalisés par le Gouvernement sur l’augmentation des salaires depuis 2016. Les travailleurs dont les syndicats ne vont pas en grève se demandent si les responsables ne sont pas proches du régime. Donc, lorsque le Gouvernement démontre par ces actes aux travailleurs que la grève est par exemple 10 fois plus rentable que le travail, pourquoi s’étonner de cette ébullition ? Comme dit Joseph KI-ZERBO, on ne soigne pas un cancer par la peau. Autrement dit, le Gouvernement gagnerait s’il estime que la fronde sociale est un handicap au développement, à prendre des mesures courageuses à partir des causes profondes de cette grogne qui perdure. Mais j’entends dire que la grogne est un des signes de la vitalité de notre démocratie.

Ra : Avez-vous un sujet intéressant qu’on n’a pas pu aborder ?
PAK : Juste vous dire merci d’avoir donné la parole à un citoyen de la majorité silencieuse au Burkina Faso.

Entretien réalisé par
KS/Refletafrique.net

Lire la première partie de l’interview

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