Burkina : Évacuation du général Djibril Bassolé : « Il faut savoir qu’il y a d’autres prisonniers en dehors du général en prison » (Me Prosper Farama)

Maître Prosper Farama est un jeune avocat burkinabè qui a fait ses études de droit à l’Université de Ouagadoudou. Il défend aujourd’hui plusieurs dossiers de crime de sang, dont les plus emblématiques sont ceux de Thomas Sankara, de Norbert Zongo, etc. Dans cet entretien qu’il a accordé à www.refletafrique.net, nous sommes revenus sur les derniers développements de l’actualité judiciaire, notamment l’arrêt de travail que les avocats avaient observé en passant par le procès du putsch manqué et la question du transfert du général Djibril Bassolé à l’extérieur pour des soins appropriés.

Refletafrique.net (RA) : La justice burkinabè a traversé l’une des plus graves crises de son histoire. La satisfaction des revendications des magistrats en 2016, n’a pas contribué à ramener la stabilité dans le monde judiciaire. Maître, est-ce qu’aujourd’hui, vous vous reconnaissiez dans le mouvement d’humeur des avocats ?

Me Prosper Farama (PF) : Je pense déjà qu’il faut être plus précis. Il ne faut pas dire que la justice burkinabè particulièrement connait une crise. Vous faites une particularisation qui n’a pas lieu d’être. Pour moi, il faut être honnête et voir qu’aujourd’hui, le Burkina Faso tout entier, tous les pans des sociétés burkinabè traversent une grave crise de son histoire, donc y compris la justice. Maintenant, vous voulez savoir si je me reconnais dans le mouvement d’humeur des avocats. Je dis oui, et je dis une chose et de façon très clair : Je dis que les avocats avaient le droit autant que tous les autres acteurs de la justice, de se lever contre le dysfonctionnement du système judiciaire. Et qu’il était de devoir d’un corps comme celui des avocats de se lever et d’interpeller le gouvernement relativement et très clairement, on va dire, à cette léthargie à laquelle on assiste dans le monde judiciaire. Ça, c’est une chose. Je dis dans le principe, oui !
Maintenant, je dis que je ne partage pas forcément les formes de luttes donc qui ont été utilisées par les avocats. Je rentre pas dans les détails mais, j’ai par exemple, estimé après réflexion qu’il n’était pas peut-être indiqué pour nous avocats dans notre action en demandant à améliorer le fonctionnement de la justice, de paralyser par exemple par une action, un pan qui était fonctionnel. Par exemple, j’ai pris celui du tribunal militaire qui ne connaissait pas ces soubresauts. Mais pour moi, dans la forme, j’estimais que en voulant demander à ce que les choses reviennent dans l’ordre, il n’était peut-être pas de bon aloi de créer d’autres problèmes dans des pans qui étaient fonctionnels. Voilà les critiques que je fais au mouvement mais, dans le principe, de dire oui, les avocats ont le droit de se lever contre des dysfonctionnements qui, de surcroît portent atteinte aux droits de certains détenus.

RA : Donc, vous êtes de ceux-là qui estimaient que le mouvement d’humeur était à dessein de prendre en otage le procès du putsch ?
PF : Non, ça, je n’ai pas dit ça ! Je n’ai pas dit que le dessein du mouvement d’humeur était de prendre en otage le procès du putsch.

RA : Mais d’aucuns pensent que c’est...
PF : Ils sont libres de le penser. Moi, je ne rentre pas dans les conjectures. Quand j’ai une idée, je l’exprime de façon très claire. Je ne vais pas prêter des intentions à qui que ce soit sans en avoir la preuve. Mais, je dis effectivement que le fait que l’action touche le tribunal militaire qui n’avait pour moi aucune entrave particulière, peut amener effectivement des gens à penser que le mouvement visait à paralyser le tribunal militaire. Ce, d’autant plus que nous avons assisté au début du procès qu’entre nous avocats, nous n’avions pas les mêmes positions par rapport donc au procès qui se tient au tribunal militaire. Donc, il évident que de ce point de vue, ça peut prêter à équivoque.

RA : Me, il y a également la question de l’évacuation du général Djibril Bassolé à l’international pour des soins qui fait polémique. Sa santé se serait beaucoup dégradée de l’avis de ses proches. À votre avis, qui doit ordonner son évacuation ? Est-ce le gouvernement ou le président du tribunal ?

PF : Je ne sais pas, si ordonner, c’est le terme. Je pense que le général Bassolé sollicite une évacuation donc, l’appréciation se fait. Je ne sais pas d’un point de vue juridique. Je pense que le général étant un accusé qui comparaît devant un tribunal, aucune évacuation ne saurait se faire évidemment tant qu’évidemment le tribunal ne puisse s’y prononcer.
Mais, d’un point de vue administratif, il n’appartient pas, soyons très clair, au tribunal de prendre en charge les procédures et techniques d’évacuation. Le juge n’est pas un spécialiste en la matière. Donc, je ne vois pas trop pourquoi, il y a polémique sur cette question. La question, est de savoir si oui ou non, le général Bassolé vis à vis de sa demande d’autorisation d’aller se faire soigner à l’extérieur obtient cette autorisation, si d’un point de vue pratique, l’administration est prête à mettre en œuvre ce qui ne devrait pas poser de problème si l’autorisation est donnée. Dans les modalités pratiques, que cela soit fait. Mais pour moi, la question fondamentale je crois qu’on tourne autour du pot, faut pas nous faire croire que ce sont des questions de procédures, qui doit dire ceci, qui doit dire cela.
Je pense que dans le fond, voilà ce qui pose le problème de l’évacuation sanitaire du général Bassolé. Aujourd’hui, on est face à un problème de santé. Je pense que face à un problème de santé, aucun burkinabè ne serait dans une posture à se demander est-ce qu’on doit aller soigner une personne qui a besoin de soins. Si on en est à se poser des questions aujourd’hui, par rapport à cette situation, c’est parce qu’en fait, le général est impliqué dans le cadre du procès du putsch et certaines personnes ont des interrogations en se disant 1. : est-ce que véritablement, l’état de santé du général nécessite qu’il aille au stade actuel se soigner à l’extérieur et pas au Burkina ? Ça, c’est le premier questionnement. Deuxième questionnement, est-ce que si le général va en soins à l’extérieur, on a la garantie qu’il reviendra après ses soins s’il est rétabli, il reviendra pour la poursuite du procès à son égard ?

RA : Mais en Tunisie, il y avait des gendarmes qui l’avaient accompagné.

PF : Exactement ! Donc voilà les questions que certaines personnes peuvent se poser. Les réponses qu’il faut leur donner, c’est cela : Dire oui ou non, si l’état de santé du général Djibril Bassolé nécessite effectivement qu’il soit pris en charge à l’extérieur du Burkina, oui ou non. Parce que, comme on le dit souvent, le plateau technique au Burkina ne le permet pas. Si c’est le cas, je pense que les gens le comprendront. Mais, si le plateau technique au Burkina le permet, vous comprendrez que les gens puissent dire mais, si on peut le soigner au Burkina, pourquoi il doit alors aller à l’extérieur ? La deuxième réponse, si d’aventure le plateau technique au Burkina ne permet pas la prises en charge de ses soins, c’est de dire aux gens mais, nous garantissons que s’il est guéri, il reviendra, n’ayez aucune crainte pour poursuivre le procès qui est en cours. Donc, je pense que les questionnements qui font qu’il y a polémique, c’est cela. Et c’est à cela qu’on ne répond pas de façon très clair. Même moi qui suis là aujourd’hui, je ne peux pas vous donner de réponse par rapport à ces questionnements-là.

RA : Est-ce qu’on on ne viole pas finalement le droit du prisonnier aux soins de santé à travers cette façon de procéder que personne ne comprend ?

PF : Non, le droit du prisonnier aux soins de santé, c’est quoi ? Le droit aux soins de santé du prisonnier, ça veut dire lui donner toute l’aptitude de pouvoir être soigné. Si on dit qu’au Burkina Faso, on peut soigner un prisonnier qui souffre d’un mal donné et le prisonnier dit : oui, je sais qu’au Burkina, on peut soigner mais, moi, je préfère aller à ailleurs. Ce n’est pas ça le droit à la santé.
Le droit à la santé, c’est de savoir, est-ce qu’on vous permet de vous soigner ? Est-ce que les infrastructures locales vous permettent de vous soigner ? Je crois qu’il faut être réaliste sur ce plan. Maintenant, si les infrastructures ne le permettent pas, c’est là que, si on lui interdit d’aller à l’extérieur, il y aura un problème vis à vis du droit à la santé.
Prenez en compte un aspect quand vous prenez une décision par rapport au général. Il faut savoir qu’il y a d’autres prisonniers en dehors du général en prison. C’est-à-dire à dire, si X Boureima, Issaka, Ludovic...qui est en prison souffre d’un quelconque mal, qui a un palu par exemple, qui peut être soigner au Burkina et qui vous dit : moi, je veux aller soigner mon palu en France ou à Abidjan. Qu’est-ce qu’il faudra faire ? Si vous accordez ça à une personne, vous devez savoir que vous ne pouvez plus le refuser à d’autres au nom du principe d’égalité de tous les burkinabè. Donc, c’est pour cela qu’il faut traiter ça en tenant compte de ce fait là pour qu’il n’y ait pas discrimination. Voilà pourquoi moi, je dis qu’il faut être objectif. S’il peut être soigné ici, il est soigné ici. S’il ne peut pas être soigné ici, mais écoutez, on ne va pas se dire que c’est parce qu’il est prisonnier d’or, il faut qu’il soit maintenu ici.

RA : Me, est-ce qu’on peut continuer le procès du putsch sans Bassolé ?

PF : Moi, j’ai vu que le procès du putsch continuait sans le général parce que je pense, qu’il est permis aujourd’hui dans les normes de droit international, que même un accusé qui n’est pas présent puisse être représenté par son avocat. Même en matière pénale.

RA : Nous sommes à la phase des plaidoiries dans le procès du putsch. Est-ce que vous êtes satisfait du déroulement du procès jusque-là ?

PF : Oui ! Vous savez, il n’y a pas un procès parfait. Ce que moi, j’estime déjà être utile, c’est de dire : il était déjà bon que ce procès se tienne. Parce que trop longtemps dans ce pays, il y a tellement eu de tueries qui n’ont donné suite à rien et que pour moi, c’était déjà un mauvais signal qu’on nous a donné quand on permet à un pan de l’armée dont la mission première est de protéger les citoyens, de contraire se retourner contre eux et de les tuer sans qu’il n’y ait de justice. Malheureusement, le Burkina subit des pertes inutiles dans ce cadre-là. Voilà pourquoi, pour moi, la tenue déjà de ce procès était importante.
Maintenant, chacune des parties a eu l’opportunité de s’exprimer, au moins c’était l’essentiel. Maintenant, chacun peut avoir une appréciation autre, divergente par rapport à la tenue de ce procès, mais, l’essentiel pour moi, est que ce procès se soit tenu, que tout le monde ait pu s’exprimer et surtout que l’opinion publique puisse suivre ce qui se disait en se faisant sa propre opinion. On peut être pour ou contre mais, au moins, c’est transparent, on a vu ce qui s’est passé, on a entendu ce qui s’est dit. Voilà pourquoi, je dis qu’il y a une grande satisfaction et que c’est important qu’on aille jusqu’au bout de ce procès.

KS/Refletafrique.net

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